Prêche_aux_poissons

Azulejo (un ensemble de carreaux de faïence assemblés en panneau mural). où António de Lisboa prêche aux poissons ! – à Cathédrale Santa Maria Maior de Lisbonne.

L’encyclique pontificale Laudato si a retenu l’attention de François de Vargas. Ci-dessous vous lirez son commentaire paru d’abord dans Espoir du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Poésie et ouverture
Pour aborder les graves problèmes de l’écologie, du réchauffement climatique, comme il dit de la « sauvegarde de notre maison commune » (13)*, le pape François, s’inspirant de son homonyme d’Assise, commence par la poésie. « Tout comme cela arrive quand nous tombons amoureux, chaque fois que saint François d’Assise regardait le soleil, la lune ou les animaux, sa réaction était de chanter… »(13). » Si nous nous approchons de la nature sans cette ouverture à l’émerveillement… nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur, de l’exploiteur des ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats… « (11) « Le monde est plus qu’un problème à résoudre, il est un mystère joyeux… » (12) Plus loin, il cite en entier le Cantique du soleil (87). En outre, comme saint François, il porte une attention constante aux pauvres, aux migrants, aux exclus. C’est eux qui souffrent le plus de la pollution atmosphérique, du réchauffement climatique, de la désertfication, qui croulent sous une dette qui les asservit, qui sont obligés de fuir (25) ou meurent de soif et de faim. Il réaffirme l’option préférentielle pour les pauvres (qui rappelle, sans la nommer la théologie de la libération qui fut si contestée par les prédécesseurs de François)(158)
Jamais il ne prononce d’anathème. Contrairement à nombre d’encycliques qui condamnent les hérétiques, ou telle ou telle doctrine, il accueille tous les humains, même « ceux qui rejettent avec force l’idée d’un Dieu créateur » (62) et appelle à dialoguer avec eux. Mais cet appel au dialogue ne l’empêche pas d’être cinglant contre ceux qui accaparent les richesses qui devraient être partagées entre tous. Il dénonce l’inégalité, la dette qui asservit (52), la destruction de la nature. Comme saint François, il joint l’extase devant la beauté de la création au souci des exclus, en particulier des paysans et des migrants, même des animaux (130). A côté du dialogue avec les scientifiques (14), il encourage les militants, les réseaux de consommateurs (206) les réseaux d’appartenance et de cohabitation (148).
En bon théologien, il se réfère à la Bible, au commandement du Jubilé dans le Lévitique qui ordonne la remise des dettes tous les 50 ans, à la nécessité du repos du sabbat (même pour le bœuf et l’âne) (67), au Sermon sur la Montagne de Jésus, et à son appel à être serviteur de tous(82), à la doctrine sociale de l’Église. Certes il ne demande pas le renversement du capitalisme, il n’est pas contre la propriété privée, mais dit qu’elle doit être au service du Bien commun, il dit que tout paysan a droit à posséder un lopin de terre raisonnable (94). Mais il dit que notre société a atteint un point de rupture (61), il appelle à une révolution culturelle (114), il en appelle à une gouvernance mondiale (mais il ne parle pas de l’ONU qui a pourtant mis en place des conventions, remarquables même si elles ne sont pas appliquées), il dit que l’idée de croissance infinie ou illimitée repose sur le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète (106)
Particulièrement fort est son appel pour l’écologie culturelle et son inquiétude devant la disparition de certaines cultures, notamment celles des aborigènes pour lesquelles la terre n’est pas un bien économique mais un don de Dieu où reposent les ancêtres (144)
L’encyclique commence par la poésie comme saint François. Elle se termine sur une note mystique (216). D’abord sur la spiritualité de la sobriété, avec cette formule frappante « Moins est plus » (222), mais une spiritualité non déconnectée de la réalité (222). A la fin, François propose deux magnifiques prières pouvant être dites l’une par tous les croyants, l’autre plus spécifiquement par les chrétiens.
On sait que cette encyclique a rencontré une vive opposition. D’abord à la Curie ou plusieurs cardinaux piaffent d’impatience de changer de pape. Ensuite chez les Républicains américains où on l’accuse d’être un crypto-communiste.
Lacunes?
Pouvons-nous signaler des lacunes dans cet admirable appel à sauvegarde de notre maison commune?
Certains reprochent au pape de fermer les yeux sur les problèmes démographiques: c’est le consumérisme dit-il, et non l’augmentation de la population qui est la cause des inégalités (50). Pourquoi ne serait-ce pas les deux? C’est vrai que les riches consomment trop, mais la limitation des naissances (honnie par la hiérarchie catholique) n’est elle pas aussi nécessaire?
Le pape a parlé de la nécessité de donner du travail à tous. Il fait l’éloge du travail (127), mais on peut regretter qu’il ne parle pas du travail dépourvu de sens, du travail répétitif ou excessivement pénible, ou du travail pour un salaire de misère.
Certes le pape parle du GIEC, des accords de Kyoto, de la nécessité d’une gouvernance mondiale. Mais il ne mentionne pas l’ONU ni les Droits de l’homme, alors que son encyclique est un appel à les respecter. On lui a reproché d’avoir écarté les thèses climatosceptiques et les experts qui les soutiennent, mais quand on sait les liens de ceux-ci avec les grandes sociétés, on ne peut que l’approuver. On pourrait lui reprocher de n’être pas plus ferme envers les gouvernements qui sont loin d’appliquer leurs engagements, envers les multinationales et les banques. Mais on ne peut pas lui reprocher de n’avoir pas mis de l’ordre dans les finances du Vatican. Il s’y est employé, mais il n’a pas le pouvoir absolu.
Que faire?
D’abord faire connaître cette encyclique. Même dans des milieux très catholiques on s’étonne que le pape ait choisi ce sujet pour sa première encyclique. A part une petite mention dans leurs homélies, les prêtres ont-ils perçu le caractère révolutionnaire de cette encyclique? Ont-ils peur?
Les milieux protestants doivent réprimer leur méfiance à l’égard de tout ce qui vient du Vatican et l’étudier aussi.
Les milieux écolos peuvent brandir cette encyclique parce que le pape dit, avec l’autorité du primat de l’Église catholique, tout ce qu’ils s’évertuent à dire depuis 20 ans.
Les milieux gauchistes peuvent bien sûr trouver que le pape ne va pas assez loin. Mais si déjà le monde capitaliste prenait au sérieux ce que dit François, nous aurions fait un grand bout de chemin.
Le monde entier devrait le faire avant la conférence de Paris en novembre.
François de Vargas

* (les chiffres entre parenthèses renvoient aux paragraphes de l’encyclique, en vente en librairie pour moins de 10 francs)